De l'Hêtre de l'Étang

Méditation sur le lac du Pêcher, Cantal

Contribution à la question de l'oubli du bois

§ 1. La question préalable : qu'en est-il de l'hêtre ?

Que l'étang soit, voilà ce qui ne fait question pour personne. On le cartographie, on le classe Natura 2000, on l'inventorie dans les bases de données du développement durable. L'étang est devenu un étant parmi les étants, un objet de gestion, un « plan d'eau », cette expression même dit tout : on planifie l'eau, on la soumet au plan. Mais qu'en est-il de l'hêtre qui se tient sur la pente, au-dessus du lac du Pêcher, dans la retenue silencieuse de son enracinement volcanique ? Personne ne le demande. Personne ne le pense. Car la question de l'hêtre est la question oubliée de l'Occident.

§ 2. L'arraisonnement maritime ou l'oubli de l'hêtre au profit du flux

L'époque moderne a substitué à la forêt le port. Elle a remplacé la hêtraie par la flottille. Là où le paysan du Cantal entendait le vent dans la canopée de Fagus sylvatica, l'homme mondialisé n'entend plus que le battement sourd des moteurs de porte-conteneurs. La vie maritime planétaire, ce que nous nommerons le Gestell océanique, l'arraisonnement par le flux est essentiellement un oubli de l'hêtre. Elle ne voit dans le bois qu'un stock disponible (Bestand) : la palette, la caisse, le combustible. L'hêtre n'est plus l'hêtre. Il est « matière première d'origine forestière ».

Le monde moderne, dit-on, s'est « focalisé sur l'étang ». Entendons bien : il ne s'est pas tourné vers l'étang comme lieu du recueillement, celui des tourbières du plateau volcanique, où le temps se sédimente en tourbe mais vers l'étang comme surface, comme plan logistique, comme voie de transit. L'étang est devenu l'étant liquéfié d'un monde où, selon le mot décisif, la science ne pense pas. Elle mesure la bathymétrie du lac du Pêcher, elle calcule son bilan hydrique, elle inventorie sa faune benthique, mais elle ne pense pas l'étang. Et parce qu'elle ne pense pas l'étang, elle oublie l'hêtre.

§ 3. Le bois de l'hêtre pris dans le devenir-étang

Car tel est le destin destinal du bois de hêtre dans l'histoire de la métaphysique occidentale : il est pris dans le devenir de l'étang. Il est découpé, flotté et brûlé et dans ce triple mouvement se déploie toute la trajectoire de l'oubli.

Découpé : le bûcheron des pentes du Plomb du Cantal ne s'y trompe pas, qui dit « abattre ». Abattre l'hêtre, c'est le faire choir de son être-debout, c'est le soustraire à la verticalité de son Da — son « là » propre, son versant frais, sa station dans l'ouvert du ciel cantalien. Le hêtre découpé n'est plus hêtre. Il est bûche, c'est-à-dire fragment arraché à la totalité de l'étant sylvestre.

Flotté : on le jette à l'eau. Le voici dans l'étang, lui qui se tenait au-dessus de l'étang, dans la dignité de la pente. Le flottage du bois est la métaphore mais aussi la vérité de la chute de l'hêtre dans l'étant. Le hêtre flotte : il ne fait plus que dériver dans le flux indifférencié de la marchandise. Il est en route vers le marché, c'est-à-dire vers nulle part.

Brûlé : et voici l'ambiguïté essentielle, le pli qui donne à penser.

§ 4. Le cantou, ou la vérité du feu

Car lorsque l'hêtre brûle dans le foyer ouvert du cantou, cette grande cheminée de la maison cantalienne où les anciens s'asseyaient à l'intérieur du feu, dans la chaleur comme on se tient dans le monde alors quelque chose d'autre advient. Quelque chose que le Gestell maritime ne peut ni calculer ni arraisonner.

Le cantou n'est pas un « appareil de chauffage ». Le cantou est une ouverture. Et l'hêtre qui y brûle n'est pas un « combustible ». Il est, si nous osons le dire, un é-vénement (Ereignis). Car dans la flamme de l'hêtre, l'être se donne à voir précisément là où l'étant se consume. La bûche de hêtre, en brûlant, ne disparaît pas : elle apparaît enfin. Elle resplendit. Elle accomplit ce qu'elle n'a jamais pu accomplir dans le flottage ni dans le sciage : elle éclaire.

Là où le flux paralysé de l'étang retient l'étant dans la stagnation, car l'étang, en tant qu'étant, stagne : telle est sa détermination ontologique, le feu de l'hêtre libère. Il ouvre l'espace du séjour. Le paysan assis dans le cantou ne « se chauffe » pas : il séjourne auprès de l'hêtre en sa vérité ultime. Il habite poétiquement, en un sens qui reste à penser. Le touriste est pris dans le “On” à qui échappe la dimension historiale du Cantou et il ne dé-pense pas.

§ 5. Héraclite en Margeride, Parménide en Planèze

On objectera que nous importons la pensée grecque dans un terroir qui ne l'a pas demandée. C'est mal comprendre la topologie de l'être. Car si nous pensons véritablement, c'est-à-dire si nous cessons de penser en géographes pour penser en marcheurs, il devient manifeste qu'Héraclite n'a jamais quitté la Margeride. Le panta rhei, le « tout s'écoule », n'est-il pas le mot même du granit margeridien, de ses ruisseaux de blocs, de ses chaos granitiques où l'eau sourd et disparaît, où rien ne se fixe, où le sentier lui-même s'efface sous la bruyère ? La Margeride est héraclitéenne : tout y coule, tout y passe, le vent y tourne, le granit y s'érode en arènes. Le feu des écobuages qui court sur les pentes de l'Aubrac à la Truyère, c'est le pur d'Héraclite, le feu toujours vivant qui s'allume et s'éteint selon la mesure.

Et Parménide, où séjourne-t-il ? En Planèze. Car la Planèze est parménidienne. L'immense plateau basaltique au nord de Saint-Flour, cette étendue de lave figée, cette surface que rien ne trouble, que rien ne courbe, que rien ne fait devenir est. La Planèze ne s'écoule pas. La Planèze ne brûle pas. La Planèze demeure. Elle est l'Être même en tant qu'il ne connaît ni génération ni corruption, comme la sphère bien arrondie du Poème. Les vaches de Salers qui y paissent dans le brouillard d'octobre sont les gardiennes immobiles de cette vérité que Parménide énonça et que l'Occident n'a jamais entendue : τὸ γὰρ αὐτὸ νοεῖν ἐστίν τε καὶ εἶναι le même, en effet, est penser et être. Les vaches ne pensent pas, dira-t-on. Mais sont-elles ? Et si oui, comment sont-elles ? Voilà la question que la Planèze pose en silence, et que personne, depuis Parménide, n'a su recueillir.

Entre la Margeride héraclitéenne et la Planèze parménidienne, le lac du Pêcher se tient comme le lieu où le flux et la stase, le devenir et la permanence, le feu et la lave se rencontrent sans se résoudre. L'hêtre sur la pente du lac est entre Héraclite et Parménide : il croît (il devient) et il se tient (il est). Il est, si l'on ose dire, la Aus-einander-setzung - l'explication originaire - entre les deux penseurs inauguraux, mais jouée en bois de hêtre et en basalte.

§ 6. La hêtraie-sapinière comme co-appartenance

Mais nous irions trop vite si nous ne considérions que l'hêtre isolé, arraché à la hêtraie. Car au lac du Pêcher, les documents Natura 2000 (ces textes métaphysiques que l'administration rédige sans le savoir) parlent de « hêtraies-sapinières en mosaïque avec prairies humides et zones tourbeuses ». Qu'est-ce que cela veut dire, pensé en direction de l'être ?

Cela veut dire que l'hêtre n'est jamais seul. Il se tient dans la co-appartenance (Zusammengehörigkeit) avec le sapin, la prairie, la tourbe et l'eau. La mosaïque n'est pas un arrangement spatial : elle est le jeu du Quadriparti (Geviert), la terre volcanique, le ciel du Cantal, les mortels qui randonnent avec leur topo-guide, et les divins qui se sont retirés mais dont l'absence se fait sentir dans le silence de la hêtraie à 1 200 mètres d'altitude, quand le brouillard monte de l'étang.

§ 7. La question en retour : l'étang pense-t-il ?

Posons maintenant la question en retour (Rückfrage). Si la science ne pense pas, et si l'étang est devenu l'objet par excellence de la science, l'étang mesuré, classé, protégé, labellisé, alors l'étang ne pense-t-il pas non plus ?

Nous répondrons : l'étang ne pense pas. Mais l'étang donne à penser. Car l'étang reflète. Et ce qu'il reflète, ce n'est pas le ciel, comme le croient les photographes qui viennent du littoral mondialisé avec leurs drones et leurs objectifs. Ce que l'étang du Pêcher reflète, c'est l'hêtre. L'étang est le miroir de l'hêtre. Et dans ce reflet, dans cette image tremblante de l'arbre sur l'eau volcanique, se tient, encore impensé, le rapport de l'être à l'étant.

Nous en resterons là, au seuil.

Car il n'est pas encore temps de penser cela. Il est temps de marcher. Les topo-guides indiquent le sentier.

Prononcé à l'occasion de la Journée de l'Hêtre, Murat (Cantal), 1ᵉʳ avril.

L'auteur remercie l'Office National des Forêts, le réseau Natura 2000, les vaches de Salers en leur patience parménidienne, et la mémoire de Martin Heidegger, qui n'a jamais mis les pieds dans le Cantal mais qui, d'une certaine manière, n'a jamais été ailleurs.

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