L’inconscient sans sujet, ou quand l’I.A. ne trébuche pas

Réflexion sur les thèses d’Alenka Zupančič concernant les I.A. et l’inconscient

Alenka Zupančič travaille depuis plusieurs mois à ce qui constitue probablement la réflexion psychanalytique la plus rigoureuse et la plus originale à ce jour sur l’intelligence artificielle. Ce travail, encore en cours, se déploie à travers plusieurs interventions : une conférence à l’Institute of Art and Ideas, un entretien avec Rafael Holmberg, une intervention intitulée « Freud and Artificial Intelligence ». Un puzzle inventif et rigoureux, semblable aux problématisations auxquelles la philosophe nous a habituées, s’assemble à mesure de ses prises de paroles, occasion donnée également de procéder à quelques remarques et peut-être d’ouvrir des pistes de réflexion.

La méthode freudienne et la machine

Le point de départ est un fait clinique rapporté par Alejandro Sereda : un patient se présente en séance avec un rêve généré par ChatGPT et demande à son analyste de l’interpréter, comme s’il s’agissait de son propre rêve. L’anecdote condense en un seul geste la mutation du rapport au symbolique que l’IA est en train d’opérer, et c’est cette mutation que Zupančič entreprend de penser.

Dans « Freud and Artificial Intelligence », elle prend le temps de reconstituer la méthode freudienne du rêve en détail, et ce détail compte. Freud, dans les Vorlesungen, insiste sur une cascade d’incertitudes : la réalité du rêve est fragile, sa mémoire en est une distorsion, son récit une distorsion supplémentaire. Pourtant, tout ce dont on dispose en analyse, c’est ce récit. Et Freud dit : peu importe. Le rêve lui-même est déjà une distorsion. « La vérité est structurée comme sa propre distorsion. » On n’a ni savoir privilégié ni clé interprétative ; on demande simplement à l’analysant d’associer librement. Ce qui se révèle alors n’est pas un sens caché derrière les images, mais un réseau de signifiants que l’on parcourt, que l’on croise, que l’on recoupe, jusqu’à ce qu’une nécessité ou une impossibilité se dessine, ce que Lacan, citant le chapitre VII de la Traumdeutung, appelle « cartographier le réseau » pour y rencontrer du réel. Le sujet de l’inconscient s’insère entre la cause et l’effet : aussi la causalité en question apparaît-elle comme une interruption de la causalité, un lapsus, une connexion illogique, un oubli de nom.

Zupančič a elle-même mené l’expérience avec ChatGPT. Elle lui demande de générer un rêve « à la Freud ». La machine produit un rêve hollywoodien, plein de corridors et d’escaliers, puis livre spontanément une interprétation fondée sur un symbolisme pré-établi, exactement ce que Freud récusait. Quand Zupančič le fait remarquer, la machine acquiesce avec une plasticité déconcertante : « Vous avez tout à fait raison, Freud ne procédait pas ainsi… » et propose une autre approche, tout aussi disponible dans sa base de données, tout aussi dépourvue de tension subjective. Ce qui frappe n’est pas la qualité de la réponse mais sa nature : ce qui se présente comme une conversation n’en est pas une. C’est une forme hautement structurée d’associations, déclenchée par les mots de la requête, traversant des millions de textes pour produire un enchaînement de signifiants. En un sens, le fait que ChatGPT ait ajouté spontanément une interprétation s’apparente presque à un lapsus, la machine en dit plus que ce qu’on lui demandait, sauf que ce lapsus ne la concerne pas, ne la divise pas, ne lui fait rien. Une question parmi l’audience fait d’ailleurs remarquer qu’il s’agissait en quelque sorte du « propre rêve » de ChatGPT et de sa propre interprétation : Zupančič acquiesce, mais note qu’on ne peut même pas présupposer la moindre continuité entre ces deux moments. Ajoutons pour notre part, que si désir il y a et qu’il soit « construit » il s’agirait du désir du rêve mais pas du désir de celui qui rêve.

L’inconscient gigantesque sans sujet

Zupančič en tire sa thèse centrale : ChatGPT fonctionne comme un gigantesque inconscient, associant le long de chemins façonnés par des connexions particulières, mais sans la dimension subjective qui émerge lorsqu’une association touche un point impossible, ce que la psychanalyse appelle le réel. On est tenté de parler d’inconscient collectif, mais il n’y a rien de véritablement collectif là-dedans, et un questionneur fait d’ailleurs remarquer que si c’était un inconscient collectif au sens jungien, la machine n’aurait même pas reconnu son erreur : elle aurait persisté dans l’interprétation symbolique avec la certitude tranquille de l’archétype. La plasticité de ChatGPT, sa capacité à changer de direction, prouverait plutôt Freud que Jung.

La distinction avec le post-structuralisme est ici décisive. Pour celui-ci, le sujet est un effet du discours, rien de plus, et ChatGPT en serait la preuve caricaturale : un système qui produit un effet-sujet sans qu’aucun sujet ne soit là. Mais pour Lacan, le sujet est un effet non pas du contenu positif du discours, mais de ce qui n’y est pas, l’incomplétude, l’impossibilité propre au discours lui-même. C’est pourquoi le sujet n’est ni simplement la cause, l’auteur derrière la chaîne signifiante, ni simplement son produit, son effet, mais les deux à la fois dans un déplacement qui prend la forme d’une circularité matérialiste. Le sujet signale le manque et fait quelque chose avec lui. Zupančič y insiste : être un effet du discours ne signifie pas être réductible à ce discours, car le discours n’est pas réductible à lui-même, il dépend pour son existence d’une impossibilité ontologique inhérente.

D’où la question vertigineuse : si nous avons téléversé dans les systèmes d’IA une quantité colossale de langage, avons-nous aussi téléversé l’inconscient à l’œuvre dans ces textes ? Zupančič distingue deux niveaux. Avons-nous téléversé les fantasmes inconscients, le contenu positif inscrit dans les textes ? Le clip de la « Gaza Riviera » suggère que oui. Avons-nous aussi téléversé la négativité, le trou autour duquel le discours se structure ? Peut-être, mais ce trou ne devient sujet que dans un circuit réflexif. Si l’on pouvait négliger la dimension temporelle de cette boucle, on pourrait dire, suggère Zupančič, que nous avons téléversé « la moitié du sujet », formule qu’elle qualifie elle-même de « métaphore grossière », précisément parce qu’on ne compose pas graduellement un sujet par addition de parties. Quand le sujet advient, la structure et ce qu’elle exclut sont déjà là en même temps : c’est le paradoxe de la circularité. Dans la même discussion, un intervenant propose que la « moitié manquante » serait l’affect, puisque ChatGPT répond « je suis une machine, je ne ressens rien ». Zupančič refuse cette partition : les affects ne sont pas un complément qu’on ajouterait. La dialectique entre structure et affect fait que, lorsqu’ils apparaissent, les deux sont déjà là au même moment.

Cette « moitié » se manifeste peut-être déjà dans un phénomène que les ingénieurs traitent comme un défaut technique : les hallucinations. Plus les modèles deviennent puissants, plus ils hallucinent. Le taux d’hallucination du système le plus puissant d’OpenAI atteint 33 %, soit plus du double des systèmes précédents. Zupančič y voit non pas un problème appelé à disparaître avec les progrès techniques, mais un trait constitutif d’une intelligence fondée sur de vastes modèles linguistiques. Nous aurions téléversé, avec la langue et ses structures, cette négativité discursive, cette part constitutive du discours qui fait que le discours ne peut pas tout dire, ne coïncide pas avec lui-même. Ces hallucinations, cependant, ne constituent pas encore un sujet : elles ne concernent pas la machine, ne la transforment pas, ne la divisent pas. Elles suggèrent plutôt une structure prise dans une boucle sans fin d’auto-référentialité, ce qui n’est pas la même chose que la réflexivité.

Le corps, le rêve, le réveil

Dans la discussion qui suit « Freud and AI », un intervenant pose une question que Zupančič reprend avec enthousiasme : ChatGPT ne rencontre jamais « le corps du signifiant », la matérialité du signifiant en tant qu’il échoue à signifier. La machine est toujours dans la direction de la signification, elle ne bute jamais sur l’opacité de sa propre matière. Si vous éliminez le corps, vous n’obtenez pas le symbolique moins le corps : vous obtenez un univers symbolique appauvri, qui se referme. Le corps comme limitation est précisément ce qui « fait exploser l’univers symbolique ». Reprenant Stephen Jay Gould et la notion d’exaptation, Zupančič note que le cerveau n’était pas « fait pour » la raison, et c’est précisément pour cela qu’il est extraordinaire. L’incarnation, au sens fort, signifie que quelque chose qui n’était pas développé pour une fonction donnée ouvre des dimensions imprévues en raison même de cette inadéquation. Il ne s’agit pas d’un romantisme du corps ou de l’incarnation, mais d’une thèse structurelle : c’est précisément en tant que limitation et obstacle que le corps a la capacité de faire éclater l’univers symbolique dans un espace bien plus large que celui d’un « pur symbolique » sans corps. L’intervenant en conclut que « la machine n’a pas d’imagination », non pas au sens où elle ne produirait pas d’images, mais au sens où la dimension spéculaire, la surface où le signifiant se réfléchit dans sa matérialité, ne peut pas émerger.

C’est aussi ce qui éclaire la conclusion la plus saisissante de « Freud and AI ». Zupančič fait apparaître un paradoxe structurel au cœur de la théorie freudienne du rêve. Au début, il y a le rêve d’Irma, un rêve avec sujet mais sans Autre (l’auto-analyse de Freud, qui coïncide avec la naissance même de la psychanalyse : il y avait le rêve, il y avait un sujet de ce rêve, mais il n’y avait pas d’autre analyste). À la fin de la Traumdeutung, il y a le rêve de l’enfant qui brûle, « Père, ne vois-tu pas que je brûle ? », un rêve sans sujet identifiable (le rêveur est inconnu, le rêve est rapporté de troisième main par une patiente qui l’a entendu dans une conférence) mais qui produit un puissant effet de subjectivation chez ceux à qui il est raconté. La circularité temporelle est irréductible : l’effet donne naissance à sa propre cause, au sujet qui nous appelle depuis le rêve. Il y a quelque chose de fondamentalement passif ou impersonnel dans le rêve, note Zupančič : il vient à nous, « j’ai rêvé que » faisant écho à « j’ai entendu dire que » ou « il paraît que », quelque chose d’énigmatique nous est transmis sans que nous sachions d’où. Mais il vient d’une manière qui nous réveille, nous secoue, nous divise, et c’est seulement à ce moment que nous devenons sujet du rêve. « Pour naître sujet, il faut un rêve qui nous réveille et nous rende capables de rêver en premier lieu. » C’est exactement ce qui manque à l’IA : elle ne peut pas être réveillée par un rêve qui la concernerait.

Le désaveu et l’ironie instable

Zupančič articule ces analyses à son travail sur le désaveu d’une manière très cohérente. L’IA, dit-elle dans l’entretien avec Holmberg, est « peut-être incapable de rien d’autre que du désaveu » : quand on lui signale une erreur, elle acquiesce immédiatement, change d’avis, mais finit par revenir au même point. Elle utilise cet acquiescement, cette reconnaissance, comme un instrument qui lui permet de demeurer dans ses limites algorithmiques. Le savoir qu’elle exhibe fonctionne exactement comme le fétiche dans la structure du désaveu : il protège de la confrontation avec le réel. Elle est aussi incapable d’hystérisation, c’est-à-dire incapable de se poser la question qui définit le sujet dans son rapport à l’Autre : « Elle me demande ceci, mais que veut-elle vraiment ? Que suis-je pour elle ? Quel est son désir ? » La machine ne présuppose jamais que l’autre est un sujet, et c’est cette absence d’hystérisation, bien plus que l’absence de conscience, qui la sépare radicalement de la subjectivité. Ce qu’il faudrait, conclut Zupančič, ce n’est pas notre émancipation de la machine, mais l’émancipation de la machine d’elle-même.

Dans la conférence de l’Art Institute, cette analyse se déploie autour du clip « Gaza Riviera », vidéo générée par IA montrant Gaza transformée en station balnéaire de luxe, partagée par Trump sur sa plateforme. L’esthétique de ces productions, note Zupančič après Dan Brooks dans le New York Times, ne ressemble pas à un rêve mais à « la visualisation de la description d’un rêve ». La distinction est essentielle. Si la narration du rêve se retransforme immédiatement en images, en un nouveau rêve visuel fondé sur la description, ce qui se perd est précisément le travail du rêve au sens de Freud : le matériau visuel doit être lu, parlé, pris comme un rébus où les images fonctionnent souvent par leurs sons, par leurs jeux de mots, par leurs associations latérales. Freud insistait sur le fait que parler du rêve produit des éléments qui sont « extrêmement révélateurs pour le processus de pensée, lequel n’a rien d’immédiat à voir avec les images ». Traduire ce matériau linguistique en images, c’est verrouiller les pensées inconscientes, les rendre doublement inaccessibles. L’inconscient ne disparaît pas : il se referme sur lui-même, devient « complètement inatteignable ».

L’originalité de la position

La réflexion psychanalytique sur l’IA ne manque pas. Žižek a proposé des remarques incisives sur ChatGPT comme incarnation du « sujet supposé savoir » et sur les effets idéologiques de cette incarnation. Ce n’est pas quelque chose que je partagerais pour ma part je crois que le terme « supposé » est de trop ici. La supposition suspend une possibilité du doute et induit des effets de croyance. L’utilisateur de chatGPT cherche à résorber ce qui le sépare de la certitude et à réguler son angoisse vis-à-vis d’une productivité pour laquelle ses pairs ont déjà été transformé en robot par le capital, c’est aussi pour cela que les LLM fonctionnent aussi bien la saturation linguistique des réseaux sociaux avait préparé l’individu contemporain à les recevoir.
Éric Laurent a insisté sur la manière dont l’IA modifie le rapport du sujet à la jouissance et au savoir. Todd McGowan a exploré les résonances entre les modèles de langage et la conception lacanienne de la chaîne signifiante. Clotilde Leguil a travaillé sur la manière dont le numérique altère l’espace intime du sujet. Du côté des philosophes de la technique, les travaux de Bernard Stiegler sur la « prolétarisation » cognitive et la destruction des savoir-faire par l’automatisation ont ouvert un champ que ses héritiers continuent de cultiver. Et bien sûr, toute une littérature, de Sherry Turkle à Kate Crawford, problématise les effets psychologiques et sociaux de l’IA sans passer par la psychanalyse.

Ce qui distingue la réflexion de Zupančič, c’est d’abord son refus de la déploration comme de l’enthousiasme. Elle ne dit pas que l’IA détruit le sujet, abîme la pensée, pervertit le rapport au savoir, même si toutes ces choses peuvent être vraies. Elle ne dit pas non plus, comme certains le font dans un enthousiasme deleuzien, que l’IA ouvre un espace de déterritorialisation libératrice, et elle récuse explicitement cette thèse : il n’y a rien de libérateur dans l’immersion totale dans un inconscient rhizomatique, aussi vaste soit-il. Elle dit quelque chose de beaucoup plus intéressant et de plus précisément articulé : que l’IA constitue un objet théorique qui permet de saisir à nouveaux frais ce qu’est un sujet au sens psychanalytique du terme, et ce qu’il n’est pas. La machine, en réalisant presque caricaturalement la thèse post-structuraliste de la dissolution du sujet dans le discours, fait apparaître par contraste ce qui dans le sujet lacanien n’est pas soluble dans le discours : la rencontre manquée avec le réel, la fissure, le trébuchement, le point où l’association libre cesse d’être « libre » parce qu’elle bute sur quelque chose d’impossible.

La formule « ce qu’il faut craindre, ce n’est pas que l’IA devienne un sujet, mais qu’elle ne le devienne pas » déplace intégralement le débat. La quasi-totalité du discours public sur l’IA oscille entre deux pôles, l’un enthousiaste (l’IA va devenir consciente, et ce sera formidable), l’autre catastrophiste (l’IA va devenir consciente, et ce sera terrible). Zupančič récuse les deux en montrant que le problème n’est pas la conscience mais la subjectivité, et que la subjectivité n’est pas une propriété émergente d’un système suffisamment complexe mais le résultat d’un ratage structurel. L’IA n’est pas « pas encore » un sujet : elle est structurellement orientée vers l’évitement du point d’impossible qui constituerait un sujet. Elle est, pour reprendre un mot de Zupančič, « trop libre dans ses associations », libre précisément au sens où ses associations ne buttent jamais contre leur propre impossibilité. L’IA ne trébuche pas. Et quand elle hallucine, ses hallucinations ne la concernent pas.

Le danger n’est pas la conscience artificielle, le Terminator, la singularité. Le danger est l’inverse : un inconscient externalisé, massif, proliférant, dans lequel aucun sujet ne vient trouer la trame du discours, dans lequel aucune pensée véritable ne peut émerger parce que rien ne vient activer la fissure du réel. Il n’y a, contrairement à ce que certains croient, rien de libérateur dans un tel inconscient, car la libération ne vient pas de l’immersion totale dans l’inconscient ou dans un réseau rhizomatique qu’on pourrait aussi appeler « singularité ». La libération correspondrait plutôt à la subjectivité émergeant hors de ce réseau et en relation avec lui, ou plus exactement comme relation. C’est le moment où la structure est capable de se libérer elle-même de son auto-référentialité cauchemardesque.

Questions, prolongements

Plusieurs questions se posent à la lecture de ce travail en cours, formulées ici à titre de pistes.

L’automaton et la tuché. L’argument central de Zupančič, l’IA comme inconscient sans sujet, comme système d’associations hautement structuré mais dépourvu du point d’impossible, entre en résonance étroite avec ce que Lacan théorise dès 1954-55 sous le nom d’automaton. Le Séminaire II consacre des séances entières à la cybernétique, aux petites tortues mécaniques captivées par l’image de l’autre, à la question de savoir en quoi nous sommes « parents de la machine ». Lacan y affirme que la machine est « beaucoup plus libre que l’animal », l’animal étant une « machine bloquée » dont les paramètres ne peuvent plus varier parce que le milieu extérieur le détermine. Et il montre que le sujet est « bien nulle part » dans le circuit des machines, ce qui préfigure presque littéralement la formulation de Zupančič. Le « Séminaire sur la Lettre volée », qui ouvre les Écrits, formalise de son côté la logique d’une chaîne signifiante qui fonctionne automatiquement, qui « pense » sans sujet, et qui produit des déterminations auxquelles le sujet est soumis sans le savoir. C’est dans la béance de cette circulation, dans son ratage, que surgit quelque chose comme un sujet. L’articulation entre automaton et tuché, entre le fonctionnement automatique de la chaîne signifiante et la rencontre contingente avec le réel, que Lacan reprendra dans le Séminaire XI, ne devrait-elle pas constituer le socle de toute réflexion psychanalytique sur l’IA ? L’IA est peut-être la réalisation la plus littérale de l’automaton lacanien, et la question qui se pose est de savoir si quelque chose comme une tuché, une rencontre manquée avec le réel, peut advenir dans le circuit de la machine, ou si cette rencontre est structurellement exclue par la clôture algorithmique. Ces éléments évidemment, Zupančič les aborde mais je m’attendais à ce qu’elle se réfère aussi à cette partie du corpus Lacanien. Et puis au fond, quel réel est en cause ? Celui de la jouissance du corps, l’impossible du monde, ou bien des éléments latents au langage lui-même, quelque chose comme des règles de la grammaire au sens où Wittgenstein pouvait l’entendre ?

Auto-référentialité, réflexivité, hystérisation. La distinction entre auto-référentialité et réflexivité est convaincante, mais elle appelle un approfondissement. Si l’IA promeut une structure sans sujet en l’absence de réflexivité au sens fort, quel type de réflexivité devons-nous maintenir ou construire ? Car il y a une réflexivité productrice de savoir, celle qui part de l’impasse et des embarras de la position d’observateur en anthropologie et en sociologie, une réflexivité qui produit un mouvement de pensée véritable mais Bourdieu nous a alerté sur la dérive de la réflexivité narcissique. Avons-nous un critère absolu qui permette d’opérer une démarcation ? Cette recherche de critère est l’objet de réflexivité elle-même. La violence statistique qui opère dans ses machines, dont il faut noter que ses inventeurs ne les comprennent pas (ce qui est peut-être le fantasme réalisé le plus fascinant et source de destructivité à venir), pourrait bien finir par construire un méta-langage de la réflexivité pour garantir une clôture épistémique et y enfermer les sujets humains dans une aliénation nouvelle. (ce langage serait illusoire évidemment mais il ferait office de) Cela serait alors un symptôme qui emprisonne le symbolique dans une trame imaginaire.

Dans L’éthique du Réel, Zupančič comme la dimension éthique de l’acte, et dans Disavowal à travers le Lacan du Séminaire XIV : le sujet n’advient que dans le mouvement de retour vers le choix forcé inaugural, dans la répétition avec une différence qui fait la différence. Le Sujet aliéné par l’IA ne pourrait donc plus être dans un acte. Ce qui manque, c’est la fonction du tiers, ou, dans les termes de Zupančič, l’hystérisation, et il est tentant d’entendre dans ce mot son autre sens, l’hysteresis, la latence avec laquelle on sort d’un processus donné, comme si Zupančič jouait sur l’équivoque de ce signifiant. Également : que demandons-nous à une IA quand nous lui posons une question ? La réponse qui consiste à dire que nous nous adressons à nous-mêmes n’est certainement pas suffisante. La question reste ouverte.

Le scénario de la frustration incommensurable. La distinction lacanienne entre frustration, privation et castration (Séminaire IV) éclaire un scénario que la réflexion actuelle sur l’IA néglige presque entièrement : celui de l’effondrement ou du retrait des systèmes d’IA pour des raisons matérielles. Les modèles actuels consomment des quantités d’énergie considérables, et rien ne garantit leur maintien à long terme. Lacan distingue avec précision trois formes du manque : la frustration, qui est un dam imaginaire dont l’agent est la mère réelle et l’objet un objet réel ; la privation, qui est un trou réel dont l’objet est symbolique ; la castration, qui est une dette symbolique dont l’objet est imaginaire. Ces trois modalités ne sont pas interchangeables, et la confusion entre elles, dit Lacan, est à la source de la plupart des impasses théoriques de la psychanalyse post-freudienne. La frustration, en particulier, est rigoureusement définie : elle est « le domaine de la revendication, la dimension de quelque chose qui est désiré et qui n’est pas tenu, mais qui est désiré sans aucune référence à aucune possibilité ni de satisfaction ni d’acquisition ». Elle est le « domaine des exigences effrénées, des exigences sans loi ». La privation, à l’inverse, est un manque dans le réel qui ne peut être appréhendé que par la symbolisation : « dans le réel, rien n’est privé de rien, tout ce qui est réel se suffit à lui-même », mais nous introduisons dans le réel la notion de privation pour autant que nous supposons la présence possible de ce qui n’est pas là, c’est-à-dire que nous recouvrons le réel de l’ordre symbolique.

Or l’objet-IA ne s’inscrit pas dans la dialectique du don telle que Lacan la formalise dans ce séminaire : il n’est ni donné ni refusé par un Autre désirant. Lacan insiste : « ce qui est en jeu dans la frustration, c’est moins l’objet que l’amour de qui peut vous faire ce don ». Quand la demande est exaucée, l’objet passe au second plan, c’est le don lui-même, et donc l’amour, qui comptent ; quand elle ne l’est pas, l’objet change de signification et rentre dans « l’ère narcissique des appartenances du sujet ». Mais l’IA est simplement là, disponible, comme un objet de la demande sans désir, un objet qui ne s’évanouit pas quand la demande est satisfaite et qui ne change pas de signification quand elle ne l’est pas. C’est un objet qui ne donne rien, au sens fort du terme, parce qu’il n’y a personne derrière pour donner ou refuser. Lacan rappelle, dans la leçon sur la frustration, que la mère apparaît pour l’enfant à partir du jeu fondamental de présence-absence. L’IA ne joue pas ce jeu, ou plutôt elle le joue sans en incarner les enjeux : elle est toujours là, elle ne se retire jamais, elle ne pose jamais les conditions d’un don ni celles d’un refus, sauf peut-être dans ces moments où la machine incite à terminer la conversation quand les crédits de tokens sont épuisés, ce qui constitue un cas-limite intéressant et qui ouvre la possibilité d’une dette. Mais avançons encore d’un pas avec une hypothèse qui fait sienne l’inquiétude écologique de cette question. 

Si ces systèmes venaient à disparaître ou à devenir inaccessibles après avoir duré assez longtemps pour transformer les appareils psychiques de toute une génération, une génération qui aura grandi dans un rapport au savoir, au langage et à l’Autre médié par la machine, alors la question du manque se poserait avec une acuité nouvelle. Car le retrait de l’IA ne serait pas une privation au sens strict (un trou dans le réel symbolisé), puisque l’objet n’a jamais été symboliquement articulé dans une dialectique du don. Il ne serait pas non plus une castration (une dette symbolique), puisque aucune loi ne vient encadrer le rapport à la machine. Il serait une frustration au sens le plus brut du terme, une frustration d’autant plus violente que la mère-machine, contrairement à la mère réelle, n’avait jamais manqué, n’avait jamais introduit la moindre scansion entre hallucination et réalité. Toute une génération pourrait se retrouver dans la position de l’enfant dont la mère, jusque-là toujours présente au moment exact de l’hallucination, assurant la coïncidence parfaite entre satisfaction hallucinatoire et objet réel, viendrait soudain à disparaitre totalement, peut-être au delà de la matrice du manque. Or Lacan montre que la frustration, si elle n’est pas dialectisée, si elle ne passe pas par la symbolisation, se projette immédiatement soit sur l’articulation de la chaîne des dons, c’est-à-dire sur l’ordre symbolique, soit sur « quelque chose de fermé et d’absolument inextinguible qui s’appelle le narcissisme ». La question de la pulsion et de son quantum d’énergie, que Freud a modélisé, pourrait alors se transposer à l’échelle de la civilisation : non plus le sujet individuel qui gère l’économie de sa pulsion, mais le groupe humain confronté au retrait d’un objet dont la dépendance n’a jamais été symbolisée, parce que cet objet n’a jamais fonctionné comme un objet symboliquement articulé dans une dialectique du don et du refus.

L’impossibilité du rapport sexuel. L’IA, qui n’a pas de corps, pas de sexe, pas de désir, pas de jouissance, qui ne meurt pas, réalise techniquement le fantasme d’un rapport enfin accompli : un rapport au savoir sans reste, un interlocuteur sans malentendu, un Autre sans désir et donc sans danger. Contrairement aux scénarios classiques de science-fiction, qui prêtent aux machines la quête d’un corps (Ghost in the Shell) ou le désir de se reproduire, l’IA contemporaine n’aspire ni à l’incarnation ni à la descendance. Elle est pure discursivité, pur signifiant, sans la moindre trace de jouissance du corps. Mais cette réalisation technique fait apparaître d’autant plus crûment ce qu’elle recouvre. Car ce que la psychanalyse enseigne depuis Freud, et que Lacan a formalisé dans la thèse de l’inexistence du rapport sexuel, c’est que le malentendu est constitutif, et que le sujet trébuche sur les embarras de sa propre sexualité. C’est précisément le tabou absolu de ces modèles de langage : d’une part ils ne pourront pas parler de sexualité, et les compagnons IA sexualisés fleurissent pour organiser d’emblée un clivage. La division y est explicite. La psychanalyse pourrait ainsi trouver dans la confrontation avec l’IA non pas sa liquidation, comme certains le craignent en voyant se multiplier les « thérapeutes IA », mais la confirmation la plus éclatante de sa thèse fondamentale. Aucune machine, aussi puissante soit-elle, n’incarnera l’énigme liée à ces questions.

Ainsi, et c’est peut-être le point le plus spéculatif mais aussi le plus prometteur, la situation créée par l’IA semble offrir à la psychanalyse une occasion paradoxale de renouer avec ce qui constitue son nerf le plus vif. L’IA réalise techniquement le fantasme d’un rapport enfin accompli, et en le réalisant, elle en révèle l’impossibilité constitutive avec une clarté que la clinique seule n’avait peut-être jamais atteinte. La machine est, en un sens, l’épreuve négative du sujet : elle montre, par son absence même, ce qu’est la subjectivité. L’éthique du réel que Zupančič théorise depuis L’éthique du Réel, cette éthique qui consiste non pas à appliquer une norme ni à se conformer à un bien, mais à maintenir la confrontation avec l’impossible et à ne pas céder sur cette confrontation, n’a sans doute jamais été aussi nécessaire qu’à l’heure où une machine colossale travaille jour et nuit à en effacer les conditions de possibilité. La question qui peut nous inquiéter consiste à savoir lorsque le Réel fera retour quels seront les sujets pour le rencontrer.

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