“Les Mondes que nous avons déjà détruits…”
Les énoncés contrefactuels au cœur du paradoxe nucléaire
À l'occasion de la publication de notre article « La honte de Prométhée » dans la revue Projet consacrée au parallèle entre la menace des drones et celle de l'arme nucléaire, nous tentons de détailler dans une série de posts des concepts qui entourent cette réflexion.
La dissuasion nucléaire repose tout entière sur un raisonnement portant sur des événements qui ne se produisent pas. « Si vous nous attaquez, nous riposterons. » Cette phrase, qui résume la logique de la dissuasion, est un conditionnel : elle ne décrit pas ce qui se passe, mais ce qui se passerait si les choses se passaient autrement. Toute la paix nucléaire habite donc dans un monde qui n'existe pas, et qui ne doit jamais exister. Ce paradoxe, loin d'être une curiosité académique, a mobilisé certains des philosophes les plus rigoureux du XXe siècle, de David Lewis à Gregory Kavka, de David Gauthier à Jean-Pierre Dupuy. Cet article brosse à grands traits la structure de leur débat, en partant de l'outil conceptuel qui le rend possible : la proposition contrefactuelle.
I. Qu'est-ce qu'une contrefactuelle ?
Le conditionnel indicatif et le conditionnel contrefactuel
Nous raisonnons tous en contrefactuelles, quotidiennement, sans le savoir : « Si j'étais parti cinq minutes plus tôt, j'aurais pu prendre mon train » ; « Si j'avais révisé davantage, j'aurais eu une meilleure note. » Ces phrases portent sur des situations contraires aux faits (je ne suis pas parti cinq minutes plus tôt, je n'ai pas révisé davantage) et en tirent des conséquences sur ce qui se serait alors passé.
La distinction entre le conditionnel indicatif et le conditionnel contrefactuel peut sembler mince. Elle est en réalité considérable. Jean-Pierre Dupuy la formule avec une clarté remarquable dans La guerre qui ne peut pas avoir lieu. La proposition « Si Shakespeare n'a pas écrit Hamlet, quelqu'un d'autre l'a fait » est sans aucun doute vraie, puisque la pièce existe et qu'elle a nécessairement un auteur. En revanche, il est hautement problématique d'attribuer la valeur « vrai » à la proposition contrefactuelle : « Si Shakespeare n'avait pas écrit Hamlet, quelqu'un d'autre l'aurait fait. » On peut penser que seul le génie du Barde pouvait produire ce chef-d'œuvre.1 Le changement de mode, du passé composé indicatif au plus-que-parfait du subjonctif, fait basculer le raisonnement dans un autre registre. On ne raisonne plus sur ce qui est, mais sur ce qui aurait pu être. Et la vérité de telles propositions n'a plus rien d'évident mais leurs conséquences dans le Réel n'en sont pas moins grandes. Penser le pouvoir d'une « non-chose »2 est vertigineux et nous semble contradictoire, pourtant notre monde, sa fiabilité, fonctionnent en permanence avec ces éléments potentiels comme arrière-plan.
La théorie de David Lewis : mondes possibles et similarité
C'est David Lewis (1941-2001) qui a fourni la formalisation la plus influente des contrefactuelles. Dans Counterfactuals (1973), puis de façon plus détaillée dans « Counterfactual Dependence and Time's Arrow » (1979), Lewis propose ce qu'il appelle l'Analyse 2 : un contrefactuel « S'il était le cas que A, alors il serait le cas que C » est (non-vacuement) vrai si et seulement si un monde (accessible) où A et C sont tous deux vrais est globalement plus similaire à notre monde actuel que ne l'est tout monde où A est vrai mais C est faux.3
La notion-clé est celle de similarité globale entre mondes possibles. Lewis reconnaît volontiers que cette notion est vague, mais il considère cette vagueur comme une qualité plutôt qu'un défaut : les contrefactuelles elles-mêmes étant à la fois vagues et variées, une analyse qui prétendrait être parfaitement précise les trahirait.4
L'asymétrie temporelle de la dépendance contrefactuelle
Mais l'apport le plus décisif de Lewis pour notre propos est sa thèse sur l'asymétrie temporelle. Le futur dépend contrefactuellement du présent, mais le passé en est en général indépendant. Lewis ouvre son article de 1979 sur un cas d'une simplicité trompeuse. Il observe qu'il est en train de taper des mots sur une page et nous invite à supposer qu'il en tape d'autres. Le lendemain serait évidemment différent, d'autres mots figureraient sur la page. Mais la veille serait-elle différente aussi ? Et si oui, comment ? On peut sans doute trouver quelque chose à dire, nous concède Lewis, mais rien qui paraisse clairement et incontestablement vrai.5
Lewis soutient que cette asymétrie est un trait fondamental de notre raisonnement contrefactuel ordinaire : si le présent était différent, le futur serait différent, mais le passé resterait le même. On en retrouve la trace dans les raisonnements les plus banals. Si j'agissais autrement en ce moment, je pourrais me venger d'un tort subi l'an dernier, et il serait absurde de se demander si ce tort passé aurait eu lieu si j'agissais autrement maintenant.6 Ce point, apparemment abstrait, est la clé de voûte de tout le débat sur la dissuasion nucléaire. Car c'est précisément cette asymétrie (le passé est fixe, l'avenir est ouvert) qui rend les paradoxes de la dissuasion si redoutables.
II. Quand les contrefactuelles rencontrent la bombe
La structure logique de la dissuasion
Dissuader, c'est rendre crédible un conditionnel contrefactuel : « Si vous nous attaquez, alors nous riposterons. » Mais la dissuasion présente un trait singulier : si elle fonctionne, le conditionnel n'est jamais testé. L'attaque n'a pas lieu, les représailles non plus. La proposition reste suspendue dans un monde qui ne se réalise pas.
C'est Gregory Kavka qui a formalisé le premier les paradoxes moraux que cette structure engendre, dans un article fondateur de 1978. Kavka y définit les « Situations Spéciales de Dissuasion » (SDSs) : un agent se trouve dans une telle situation lorsqu'il croit, de manière raisonnable et correcte, qu'il doit former l'intention conditionnelle d'appliquer une sanction nuisible à des innocents pour prévenir une offense gravement nuisible et injuste, que cette intention dissuaderait très probablement l'offense, et qu'il aurait des raisons morales concluantes de ne pas appliquer la sanction si l'offense venait à se produire.7
L'exemple introductif de Kavka est directement celui de la dissuasion nucléaire. Une nation N voit la menace de représailles nucléaires comme son seul moyen fiable d'empêcher une attaque ou un chantage de la part de sa rivale. N est confiante que la menace réussira à dissuader son adversaire, pourvu qu'elle ait réellement l'intention de l'exécuter. Mais N reconnaît également qu'elle aurait des raisons morales concluantes de ne pas exécuter ses représailles si son adversaire la frappait par surprise, car la riposte détruirait des millions de civils innocents et pourrait ajouter suffisamment de retombées à l'atmosphère pour détruire l'espèce humaine.8
Les trois paradoxes de Kavka
De cette situation, Kavka tire trois paradoxes.
Le premier affirme qu'il existe des cas où, bien qu'il serait mal pour un agent d'accomplir un certain acte dans une certaine situation, il serait néanmoins juste pour lui, le sachant, de former l'intention d'accomplir cet acte dans cette situation.9 Cela contredit frontalement ce que Kavka appelle le Principe des Intentions Coupables (Wrongful Intentions Principle, WIP), que l'on peut formuler ainsi : former l'intention de faire ce que l'on sait être mal est en soi mal. Le WIP est si universellement accepté que les philosophes ne prennent presque jamais la peine de l'expliciter. Kavka note qu'il a été accepté, au moins implicitement, par Abélard, Thomas d'Aquin, Butler, Bentham, Kant et Sidgwick.10 Et pourtant, la dissuasion nucléaire semble l'invalider, car la formation de l'intention (menacer de représailles massives) produit des effets autonomes considérables, indépendants de l'acte lui-même : c'est l'intention, et non l'acte, qui empêche la catastrophe. L'évaluation morale de l'intention ne peut donc pas se réduire à l'évaluation morale de l'acte qu'elle vise, puisque le propre d'une intention dissuasive est d'être auto-annulante : si elle remplit sa fonction, elle garantit précisément que l'acte (immoral) n'aura jamais lieu.11
Le second paradoxe est plus cruel encore. Kavka montre qu'un agent à la fois rationnel et moralement bon se trouve dans l'impossibilité logique de former l'intention de représailles que le premier paradoxe lui dit qu'il devrait former. Il existe des situations (les SDSs) dans lesquelles il serait juste pour des agents d'accomplir certaines actions (à savoir former l'intention d'appliquer la sanction), dans lesquelles il est possible pour certains agents de les accomplir, mais impossible pour des agents rationnels et moralement bons de les accomplir.12
L'agent rationnel et moral ne peut pas se disposer à faire ce qu'il sait qu'il aurait des raisons concluantes de ne pas faire. La rationalité et la vertu, loin de faciliter l'action juste, en rendent l'accomplissement impossible. Kavka le dit avec une image frappante : l'agent moral est prisonnier de sa propre vertu, incapable de former l'intention requise sans tordre les barreaux de sa cellule.13
Le puzzle de la toxine : l'apologue
Pour donner une version non nucléaire du même paradoxe, Kavka a inventé ce qu'on appelle le « puzzle de la toxine ».14 Dupuy en offre une restitution particulièrement éloquente. Un milliardaire excentrique vous propose un marché : si, ce soir à minuit, vous formez sincèrement l'intention de boire demain à midi une toxine qui vous rendra malade pendant deux jours, il déposera un million de dollars sur votre compte demain matin. Il ne vous demande même pas de boire la toxine, il lui suffit que vous en formiez l'intention, détectée par une machine de son invention.
Or, comme le montre Kavka, un agent rationnel se trouve dans l'impossibilité de former cette intention. Car demain à midi, que le million ait été versé ou non, le passé est fixe. Boire n'a aucune utilité et fait du mal. Ne pas boire est la stratégie dominante, et l'agent le sait dès maintenant. Comme l'écrit Dupuy, former une intention n'étant pas un acte volitif, il est impossible de former l'intention de faire quelque chose si l'on sait que le moment venu il sera déraisonnable de le faire.15
C'est exactement la structure du paradoxe nucléaire : il est rationnel de menacer de représailles, mais un agent pleinement rationnel ne peut pas former sincèrement l'intention de les exécuter, parce qu'il sait que le moment venu, les exécuter serait irrationnel et immoral. Dupuy condense l'impasse dans une formule saisissante : la dissuasion nucléaire nous présente une situation où un sujet rationnel ne peut faire cela même qu'il est rationnel pour lui de faire.16 Ainsi, toute la structure de la dissuasion tient grâce à un artifice performatif et rhétorique où il est important, comme Nixon, de se faire passer pour fou. Le problème est qu'à se faire passer pour fou on peut devenir le personnage que l'on incarne et que l'on singe, indiquant le danger qui guette, et ce danger ne peut être neutralisé que par un danger plus grand. La politique entre États serait-elle alors condamnée à un rapport de force ? David Lewis propose une porte de sortie possible de cette situation en problématisant les choses sur un autre versant.
III. David Lewis face au paradoxe : l'existentialisme dissuasif
Un philosophe-charnière
David Lewis intervient dans le débat sur la dissuasion à plusieurs niveaux, ce qui en fait un auteur-charnière. Sa théorie des contrefactuelles fournit la grammaire logique dans laquelle le problème est formulé. Son travail sur l'asymétrie temporelle fournit la prémisse qui rend le puzzle de la toxine insoluble : le passé étant contrefactuellement fixe, la décision de demain ne peut pas « remonter le temps » pour affecter le versement d'aujourd'hui. Et sa position stratégique originale, développée dans « Finite Counterforce », propose une dissolution du paradoxe par une thèse empirique audacieuse : l'existentialisme dissuasif.
La dissolution par l'existentialisme
Lewis commence par exposer la logique implacable qui conduit soit à la position « MAD » (Mutual Assured Destruction : si on ne peut pas être crédible, il faut être terrifiant), soit à la position « NUT » (Nuclear Utilization Theorist : si on ne peut pas être terrifiant, il faut être crédible). Le point de départ est simple : nous dissuadons l'ennemi de faire x en le menaçant que s'il le fait, nous le punirons en faisant y. Mais l'ennemi pourrait remarquer que s'il fait x, nous n'aurions alors plus aucune bonne raison de faire y. Nous avons donc un problème de crédibilité : notre dissuasion risque d'échouer parce que nos menaces ne sont pas crues.17
La solution de Lewis passe par ce qu'il appelle « l'existentialisme », une thèse empirique sur la psychologie de l'ennemi. L'ennemi est sceptique, pessimiste, averse au risque et conservateur. Il n'est pas un calculateur confiant qui mesure précisément la probabilité de représailles : il est un acteur inquiet qui craint le pire.18 Dans ces conditions, la dissuasion fonctionne non par la crédibilité de la menace déclaratoire, mais par la seule existence des capacités de destruction. Lewis le formule de manière lapidaire : nous dissuadons par ce que nous avons, non par ce que nous disons. Si nous avons la capacité de détruire les villes, et que nous avons des raisons évidentes de ne pas le faire, et que nous disons que nous le ferons, l'ennemi pessimiste et sceptique pensera que nous le ferons peut-être, peut-être pas, et craindra le pire. Si nous disons que nous ne le ferons pas, mais que nous conservons la capacité, il pensera la même chose.19
Lewis en tire une position pratique originale, qu'il résume dans la formule « acheter comme un MADman, utiliser comme un NUT » : acheter un arsenal modeste, suffisant pour que sa seule existence dissuade, mais sans qu'il soit nécessaire de chercher à rendre crédible notre menace terrible de détruire les villes ennemies. Nous n'avons même pas besoin de proférer cette menace. Nous avons des armes qui nous donnent la capacité assurée de le faire, et leur existence même suffit à dissuader.20
L'esquive du paradoxe
Si l'existentialisme de Lewis est vrai, le « paradoxe de la dissuasion » de Kavka ne se pose tout simplement pas. Lewis est explicite : si l'existentialisme est vrai, et si ce sont les capacités et non les intentions qui dissuadent, alors la dissuasion ne nous oblige pas à cultiver des intentions de faire quoi que ce soit d'autre que ce qui, le moment venu, serait juste. Le « paradoxe de la dissuasion », dans lequel ce sont supposément les intentions qui dissuadent, ne se pose pas.21
La manœuvre est élégante : plutôt que de résoudre le paradoxe moral, Lewis en conteste la prémisse empirique. Si ce sont les capacités et non les intentions qui dissuadent, alors il n'est pas nécessaire de former l'intention de faire quelque chose d'immoral, et le conflit entre rationalité et moralité s'évanouit.
Lewis avait exprimé cette position de façon plus polémique dans un texte antérieur, « Devil's Bargains and the Real World », où il reprochait à ceux qui prenaient le paradoxe au sérieux de dresser un portrait qui, selon lui, calomnie implicitement beaucoup d'honnêtes patriotes.22 Fred Kroon, commentant cette position, note que Lewis considère les dissuadeurs nucléaires réels comme un mélange « étrange » de bon et de mauvais, de rationnel et d'irrationnel, tout en concédant en conversation qu'il ne serait clairement un « agent-irrationaliste » que si les critères de pleine rationalité étaient fixés très haut, peut-être de manière inappropriée.23
IV. Jean-Pierre Dupuy : le contrefactuel retourné
Le temps de l'histoire et le temps du projet
Dupuy reprend le problème là où Lewis le laisse, mais en renverse la logique temporelle. Son point de départ est que la pensée stratégique classique, y compris celle de Lewis, opère dans ce qu'il appelle le « temps de l'histoire ». Dans cette métaphysique, le passé est fixe et l'avenir est ouvert ; l'agent choisit parmi des branches possibles en tenant le passé pour contrefactuellement indépendant de sa décision. C'est la métaphysique de l'arbre de décision, celle de la théorie des jeux, celle de toute la rationalité stratégique standard. Dupuy la caractérise ainsi : à chaque nœud de l'arbre, un agent a le choix entre plusieurs options possibles ; quand il choisit l'une d'entre elles, il tient le passé pour fixe, c'est-à-dire contrefactuellement, et pas seulement causalement, indépendant de son choix. Passé fixe et avenir ouvert définissent cette temporalité.24
Dupuy propose une métaphysique alternative qu'il nomme le « temps du projet ». L'avenir y est fixe (nécessaire une fois actualisé), et c'est le passé qui devient contrefactuellement dépendant de l'action future. L'avenir détermine rétroactivement les conditions passées qui l'ont rendu possible. L'indétermination du passé tant que l'action n'a pas eu lieu, jointe à la nécessité de l'avenir dès que l'action a eu lieu, définissent cette métaphysique du temps.25 L'avenir est alors le « point fixe » d'un opérateur F qui exprime les conséquences causales d'un passé lui-même déterminé contrefactuellement par l'action future. La formule est x = F[x] : l'action est fonction d'elle-même, comme si elle s'autodéterminait.26
Diodore Cronos et la pluralité des métaphysiques
Pour justifier la coexistence de ces deux métaphysiques, Dupuy remonte à l'aporie de Diodore Cronos (Ve siècle av. J.-C.), qui avait montré l'incompatibilité de trois axiomes : (1) Toute proposition vraie au sujet du passé est nécessaire ; (2) On ne peut déduire l'impossible du possible ; (3) Il existe un possible qui ne se réalisera jamais. Le temps de l'histoire conserve les axiomes 1 et 3 mais rejette le 2 ; le temps du projet rejette les axiomes 1 et 3.27 Les deux métaphysiques sont donc deux manières cohérentes de résoudre la même aporie, et, comme Dupuy le souligne en citant Poincaré sur les géométries non euclidiennes, il est vain de se demander si la métaphysique du temps du projet est plus vraie que celle du temps de l'histoire : la vraie question est de savoir si elle est plus utile.28
La dissuasion dans le temps du projet
Appliquée à la dissuasion nucléaire, la métaphysique du temps du projet produit d'abord un résultat négatif. Si l'avenir est nécessaire, aucune dissuasion ne fonctionne. Car si la dissuasion réussit, l'événement qu'elle prévient (la montée aux extrêmes) ne se produit pas. Dans le temps du projet, où le possible ne dépasse pas l'actuel, cet événement est alors impossible. Mais s'il est impossible, la menace qui le mobilise n'a aucune réalité, et la dissuasion s'effondre. Dupuy formalise ce raisonnement par l'absurde en cinq étapes et conclut : si la dissuasion est efficace, alors elle n'est pas efficace.29
Le détour semble improductif. Mais Dupuy introduit alors un concept qui change tout : l'indétermination de l'avenir dans le temps du projet. Contrairement à l'incertitude probabiliste du temps de l'histoire (où l'on attribue des probabilités subjectives à des scénarios disjonctifs), l'indétermination dans le temps du projet prend la forme d'une superposition d'états : la montée aux extrêmes et la paix figurent toutes deux dans l'avenir fixe, non pas comme des possibilités alternatives, mais comme des états superposés. La conclusion à laquelle parvient Dupuy est que ce qui fait que la dissuasion nucléaire a marché, et peut encore marcher, est l'indétermination de l'avenir dans une conception du temps qui fait de l'avenir un avenir nécessaire.30
La catastrophe est « inévitable mais peut ne pas se produire », selon la formule borgésienne que Dupuy reprend à son compte.31 C'est le programme de ce qu'il avait autrefois appelé le « catastrophisme éclairé » : ni fatalisme (la catastrophe est certaine, baissons les bras), ni optimisme béat (l'avenir est ouvert, rien ne nous oblige à agir). En accordant à l'agent le pouvoir contrefactuel rétrograde d'agir sur les conditions passées qui le poussent à agir, le temps du projet permet de naviguer entre les deux écueils.32 L'idée d'un renversement de la flèche temporelle, dans lequel un état futur détermine rétroactivement les conditions de son avènement, n'est d'ailleurs pas sans parenté avec d'autres intuitions théoriques. Henri Atlan avait déjà proposé, dans Le Cristal et la fumée, de penser l'ADN comme un programme d'élaboration d'un sujet biologique à venir, c'est-à-dire comme une forme de détermination du passé par l'avenir, ce qui confère au renversement temporel de Dupuy un ancrage qui dépasse la seule métaphysique spéculative.33
La figure du prophète
Ce renversement temporel n'est pas, pour Dupuy, une invention abstraite. Il en retrouve la trace dans la figure du prophète biblique, le nabi, qui doit résoudre un problème de point fixe : prévoir un avenir que le peuple prendra pour une donnée fixée, tout en sachant que cet avenir sera en partie causé par la prophétie qu'il en fait publiquement. Il en résulte, écrit Dupuy, un mélange hautement paradoxal de fatalisme et de volontarisme : fatalisme du côté du peuple, qui prend la parole du prophète pour la parole de Dieu, volontarisme (partiel) du côté du prophète, qui sait que sa parole a un impact causal sur l'avenir.34
V. Ce que le débat révèle
Le cœur du problème est que la dissuasion nucléaire est une machine contrefactuelle : elle ne fonctionne que dans un monde qui n'advient pas, celui où l'attaque a lieu et les représailles tombent. Toute sa rationalité repose sur des raisonnements portant sur des situations qui ne se réalisent jamais, à défaut de quoi elle échoue.
Si la seule arme qui nous protège fonctionne entièrement dans un monde imaginaire, un monde où nous aurions appuyé sur le bouton, que savons-nous vraiment de la solidité de cette protection ? Il s'agit d'une question que nous ne pouvons trancher par aucune expérience.
Notes
- Jean-Pierre Dupuy, La guerre qui ne peut pas avoir lieu. Essai de métaphysique nucléaire, Paris, Desclée de Brouwer, 2018, note 37. L'original complet de la note : « L'outil linguistique et métaphysique qui permet la comparaison entre le monde actuel et un autre monde possible se nomme proposition conditionnelle contrefactuelle. [...] Le terme "contrefactuel" se réfère à la présence d'un antécédent [...] qui est contraire aux faits. » ↩
- La notion de « non-chose » et la puissance causale de ce qui n'existe pas inviteraient à un parallèle avec le « travail du négatif » chez André Green, pour qui le négatif n'est pas l'absence de quelque chose mais une force structurante à part entière. Établir rigoureusement cette parenté serait toutefois un article en soi. ↩
- David Kellogg Lewis (1941-2001), philosophe américain, professeur à l'Université de Princeton, est l'une des figures majeures de la philosophie analytique contemporaine. Voir sa fiche Wikipédia. ↩
- Lewis, « Counterfactual Dependence and Time's Arrow », art. cit., p. 465. Dans l'original : « This analysis is fully general: A can be a supposition of any sort. It is also extremely vague. [...] I count that a virtue. Counterfactuals are both vague and various. » ↩
- Lewis, « Counterfactual Dependence and Time's Arrow », art. cit., p. 455 (incipit de l'article). Dans l'original : « Today I am typing words on a page. Suppose today were different. Suppose I were typing different words. Then plainly tomorrow would be different also; for instance, different words would appear on the page. Would yesterday also be different? If so, how? Invited to answer, you will perhaps come up with something. But I do not think there is anything you can say about how yesterday would be that will seem clearly and uncontroversially true. » ↩
- Lewis, ibid., p. 456. Dans l'original : « If I were acting otherwise just now, I would revenge a wrong done me last year; it is absurd even to raise the question whether that past wrong would have taken place if I were acting otherwise now! » ↩
- Gregory S. Kavka, « Some Paradoxes of Deterrence », The Journal of Philosophy, vol. 75, n° 6, juin 1978, p. 286-287. JSTOR : 2025707. Dans l'original, Kavka définit une SDS comme une situation où un agent « reasonably and correctly believes » que les conditions suivantes sont réunies : « First, it is likely he must intend (conditionally) to apply a harmful sanction to innocent people [...]. Finally, he would have conclusive moral reasons not to apply the sanction if the offense were to occur. » ↩
- Kavka, « Some Paradoxes of Deterrence », art. cit., p. 286. Dans l'original : « N recognizes it would have conclusive moral reasons not to carry out the threatened retaliation, if its opponent were to obliterate N with a surprise attack. [...] N knows it would also destroy many millions of innocent civilians [...] and might add enough fallout to the atmosphere to destroy the human race. » ↩
- Kavka, ibid., p. 288. Dans l'original : « (P1) There are cases in which, although it would be wrong for an agent to perform a certain act in a certain situation, it would nonetheless be right for him, knowing this, to form the intention to perform that act in that situation. » ↩
- Kavka, ibid., p. 289. Dans l'original : « To intend to do what one knows to be wrong is itself wrong. » Kavka note que ce principe a été accepté par « Abelard, Aquinas, Butler, Bentham, Kant, and Sidgwick ». ↩
- Kavka, ibid., p. 291. Dans l'original : « WIP ties the morality of an intention exclusively to the moral qualities of its object (i.e., the intended act). [...] However, in certain cases, intentions may have autonomous effects that are independent of the intended act's actually being performed. In particular, intentions to act may influence the conduct of other agents. When an intention has important autonomous effects, these effects must be incorporated into any adequate moral analysis of it. » ↩
- Kavka, ibid., p. 294. Formulation du deuxième paradoxe (P2). Dans l'original : « There are situations (namely SDSs) in which it would be right for agents to perform certain actions (namely forming the intention to apply the sanction) and in which it is possible for some agents to perform such actions, but impossible for rational and morally good agents to perform them. » ↩
- Kavka, ibid., p. 291. Dans l'original : « He is a captive in the prison of his own virtue, able to form the requisite intention only by bending the bars of his cell out of shape. » ↩
- Kavka développe le « toxin puzzle » dans « The Toxin Puzzle », Analysis, vol. 43, n° 1, janvier 1983, p. 33-36. L'apologue figure également dans Gregory S. Kavka, Moral Paradoxes of Nuclear Deterrence, Cambridge, Cambridge University Press, 1987, p. 47. ↩
- Dupuy, La guerre qui ne peut pas avoir lieu, op. cit., chap. III, section « Les jugements de base et le paradoxe moral ». L'original : « Former une intention n'étant pas un acte volitif, il vous est impossible de former l'intention de faire x si vous savez que le moment venu il sera déraisonnable pour vous de faire x. » ↩
- Dupuy, ibid., même section. L'original : « La dissuasion nucléaire nous présente une situation où un sujet rationnel ne peut faire cela même qu'il est rationnel pour lui de faire. » ↩
- David Lewis, « Finite Counterforce », dans Henry Shue (dir.), Nuclear Deterrence and Moral Restraint, Cambridge, Cambridge University Press, 1989, p. 53. DOI : 10.1017/CBO9780511625145.005. Dans l'original : « We deter the enemy from doing x by threatening that if he does, then we will punish him by doing y [...]. But the enemy might notice that if he does x, we will then have no good reason to do y. [...] In short, we have a credibility problem: Our deterrence is apt to fail because our threats are not believed. » ↩
- Lewis développe la thèse de l'existentialisme dans les pages 51-73 de « Finite Counterforce ». Il emprunte le terme « existential deterrence » à McGeorge Bundy. Sa formulation : « My task will not be to argue for existentialism, but to argue from it » (p. 53), c'est-à-dire : « Ma tâche ne sera pas d'argumenter en faveur de l'existentialisme, mais d'argumenter à partir de lui. » ↩
- Lewis, « Finite Counterforce », art. cit., p. 76. Dans l'original : « We deter by what we have, not by what we say. If we have the capacity to destroy cities, and we have evident reasons not to, and we say we will, the pessimistic and skeptical enemy will think we maybe will and maybe won't, and he will fear the worst. If we say we won't, but we keep the capacity, then too he will think we maybe will and maybe won't. » ↩
- Lewis, ibid., p. 73. Dans l'original : « We can buy like a MADman, if we like, but that implies nothing about what we ought to do in case of war, or what we ought to intend beforehand. We needn't strive to give some credibility to our dreadful threat to destroy the enemy's cities. We needn't threaten it at all. We have weapons that give us the assured capacity to do it, and their very existence is deterrent enough. » ↩
- Lewis, ibid., p. 74. Dans l'original : « If existentialism is true, and it is not intentions but capacities that deter, then deterrence does not require us to cultivate intentions to do anything except what would at the time be right. The 'paradox of deterrence', in which supposedly it is intentions that deter [...] does not arise. » Lewis renvoie en note à Kavka, « Some Paradoxes of Deterrence », et à Gauthier, « Deterrence, Maximization, and Rationality ». ↩
- David Lewis, « Devil's Bargains and the Real World », dans Douglas MacLean (dir.), The Security Gamble: Deterrence Dilemmas in the Nuclear Age, Totowa, N.J., Rowman & Allanheld, 1984, p. 148. Dans l'original : « a picture that implicitly slanders many decent [American] patriots ». ↩
- Fred Kroon, « Deterrence and the Fragility of Rationality », The Monist, vol. 79, n° 3, 1996, p. 354-355. Dans l'original : « Lewis insists that our (hypothetical) nuclear deterrers are a 'strange' mixture of good and evil, and of the rational and the irrational. [...] In conversation, however, Lewis claims that he is a clear case of an agent-irrationalist only if the standards for full rationality are set very, perhaps inappropriately, high. » ↩
- Dupuy, La guerre qui ne peut pas avoir lieu, op. cit., chap. IV, section « La force du destin ». L'original : « À chaque nœud de l'arbre, un agent a le choix entre plusieurs options possibles. Quand il choisit l'une d'entre elles, il tient le passé pour fixe, c'est-à-dire contrefactuellement, et pas seulement causalement, indépendant de son choix. » ↩
- Dupuy, ibid. L'original : « L'indétermination du passé tant que l'action n'a pas eu lieu jointe à la nécessité de l'avenir dès que l'action a eu lieu définissent une métaphysique du temps que j'ai nommée "temps du projet". » ↩
- Dupuy, ibid. L'original : « Selon la terminologie consacrée nous dirons que l'avenir est le point fixe d'un certain opérateur F. Ce dernier exprime ce que sont les conséquences causales d'un passé qui est lui-même déterminé contrefactuellement par l'action future x. » ↩
- Dupuy, ibid. Dupuy attribue la formalisation du théorème d'incompatibilité de Diodore au philosophe Jules Vuillemin. ↩
- Dupuy, ibid., citant Henri Poincaré. L'original : « Une géométrie ne peut pas être plus vraie qu'une autre ; elle peut seulement être plus commode. » ↩
- Dupuy, ibid., section « La dissuasion nucléaire dans le temps du projet ». Le raisonnement par l'absurde est développé en cinq propositions numérotées dont la conclusion est : « Nous venons de montrer que si la dissuasion est efficace, alors elle n'est pas efficace. Donc elle n'est pas efficace. » ↩
- Dupuy, ibid., section « La dissuasion nucléaire et l'indétermination de l'avenir ». Thèse centrale de l'ouvrage, mise en italique par l'auteur. L'original : « ce qui fait que la dissuasion nucléaire a marché, et peut encore marcher, est l'indétermination de l'avenir dans une conception du temps qui fait de l'avenir un avenir nécessaire. » ↩
- Dupuy, ibid. L'original : « Elle est inévitable mais elle peut ne pas se produire, comme l'écrit Borges. Il ajoute que "Dieu veille aux intervalles." » La thèse est développée dans Jean-Pierre Dupuy, Pour un catastrophisme éclairé. Quand l'impossible est certain, Paris, Seuil, 2002. ↩
- Dupuy, ibid., section « La force du destin ». L'original : « En accordant à l'agent le pouvoir contrefactuel d'agir sur les conditions passées qui le poussent à agir, le temps du projet l'aide à naviguer entre le Charybde du catastrophisme et le Scylla de l'optimisme béat. » ↩
- Henri Atlan, Le Cristal et la fumée. Essai sur l'organisation du vivant, Paris, Seuil, 1979. Atlan y développe l'idée que le programme génétique peut être compris comme une détermination rétrograde : c'est l'organisme futur qui confère rétrospectivement sa signification à l'ADN, plutôt que l'ADN qui « contient » mécaniquement l'organisme à venir. ↩
- Dupuy, La guerre qui ne peut pas avoir lieu, op. cit., chap. IV, section « La force du destin ». L'original : « De là un mélange hautement paradoxal de fatalisme et de volontarisme : fatalisme du côté du peuple, qui prend la parole du prophète pour la parole de Dieu, volontarisme (partiel) du côté du prophète, qui sait que sa parole a un impact causal sur l'avenir. » ↩
Références principales
- Atlan, Henri, Le Cristal et la fumée. Essai sur l'organisation du vivant, Paris, Seuil, 1979.
- Dupuy, Jean-Pierre, La guerre qui ne peut pas avoir lieu. Essai de métaphysique nucléaire, Paris, Desclée de Brouwer, 2018.
- Gauthier, David, « Deterrence, Maximization, and Rationality », Ethics, vol. 94, n° 3, avril 1984, p. 474-495.
- Kavka, Gregory S., « Some Paradoxes of Deterrence », The Journal of Philosophy, vol. 75, n° 6, juin 1978, p. 285-302.
- Kavka, Gregory S., Moral Paradoxes of Nuclear Deterrence, Cambridge, Cambridge University Press, 1987.
- Kroon, Fred, « Deterrence and the Fragility of Rationality », The Monist, vol. 79, n° 3, 1996, p. 349-370.
- Lewis, David, Counterfactuals, Oxford, Blackwell, 1973.
- Lewis, David, « Counterfactual Dependence and Time's Arrow », Noûs, vol. 13, n° 4, novembre 1979, p. 455-476.
- Lewis, David, « Devil's Bargains and the Real World », dans Douglas MacLean (dir.), The Security Gamble, Totowa, N.J., Rowman & Allanheld, 1984, p. 141-154.
- Lewis, David, « Finite Counterforce », dans Henry Shue (dir.), Nuclear Deterrence and Moral Restraint, Cambridge, Cambridge University Press, 1989, p. 51-114.