Judith Dupont (1925-2025) FR
Judith Dupont (1925-2025) : celle qui fit revivre Ferenczi
La gardienne de la mémoire ferenczienne nous a quittés le 1er octobre 2025. Elle était la dernière personne au monde à avoir connu Sándor Ferenczi.
Il y a des héritages qui vous choisissent. Celui de Judith Dupont tenait à la fois du hasard et de la nécessité — un entrecroisement de liens familiaux avec l'histoire de la psychanalyse qui allait faire d'elle la grande passeuse de l'œuvre de Sándor Ferenczi.
Sa grand-mère avait été analysée par Ferenczi pour une agoraphobie sévère. Sa tante avait épousé Michael Balint. Sa mère avait peint le portrait du psychanalyste hongrois — un tableau aujourd'hui disparu, dont il ne reste qu'une photographie en noir et blanc. Ferenczi était « presque comme un oncle », dira-t-elle, « un membre de la famille ».
De lui, elle gardait le souvenir d'un « gentil monsieur » qui venait chez ses grands-parents. Elle avait sept ans quand il mourut, en 1933. Elle se souvenait encore de l'agitation dans la maison ce jour-là, de la grande émotion qui avait saisi les adultes. Ferenczi n'avait pas eu le temps de devenir vieux — il s'éteignit avant soixante ans.
Faire redécouvrir un « maudit »
Quand Judith Dupont reçut de Michael Balint un exemplaire de Thalassa, elle fut captivée. Elle entreprit de le traduire en français. À cette époque, presque rien de Ferenczi n'existait dans notre langue. Son œuvre souffrait terriblement de la mauvaise réputation que lui avait taillée Ernest Jones dans sa biographie de Freud — Jones qui avait été lui-même analysé par Ferenczi et semblait vouloir à tout prix masquer ce fait.
Freud lui-même avait émis des jugements « très, très durs et passablement injustes » sur son ancien disciple, des jugements sur lesquels il était quelque peu revenu par la suite. Il fallut des années après la mort de Ferenczi pour que l'on se rende compte que ses derniers textes contenaient « des choses valables et pas le délire d'un homme fini », comme certains l'avaient prétendu.
Judith Dupont prit la responsabilité de cet héritage malmené. Avec l'équipe du Coq-Héron, elle traduisit méthodiquement l'œuvre complète, le Journal clinique — que l'on croyait impubliable —, l'immense correspondance avec Freud. Parfois, une seule phrase était discutée pendant une réunion entière : l'allemand, langue plus souple, résistait au passage en français. Traduire, c'était entrer dans l'intimité d'une pensée, retrouver tout un monde disparu.
Fait remarquable de l'histoire intellectuelle : c'est la France qui, avant l'Allemagne, avant les pays anglo-saxons, fit redécouvrir Ferenczi. Sur Lacan, Judith Dupont avait un jugement nuancé : « Lacan en a parlé, il l'a lu, il en a parlé pour le critiquer en partie mais intelligemment — même si on n'est pas d'accord avec lui. » Laplanche également, Granoff « pas mal ». Quelque chose dans la pensée ferenczienne « collait mieux avec l'esprit de la psychanalyse française » qu'avec le monde anglo-saxon.
Elle s'étonnait en revanche que Françoise Dolto n'ait pas vraiment fait état de Ferenczi. Par son intérêt pour l'enfant, Dolto aurait pu être sensible à un texte comme « Confusion de langue entre les adultes et l'enfant ». Mais elle avait pris un autre chemin.
L'anti-maître
Que retenait-elle de Ferenczi, elle qui avait consacré sa vie à faire connaître son œuvre ? D'abord ceci : ce n'était pas un homme vaniteux. « Il avait plutôt tendance à douter de lui-même constamment, à vouloir toujours faire mieux, à n'être jamais vraiment satisfait de ce qu'il faisait. » Le Journal clinique témoigne de cette remise en question permanente de ses propres techniques, de ses propres inventions. Chaque fois qu'il lançait quelque chose, il revenait dessus.
C'était là, pour Judith Dupont, la démarche scientifique véritable : ne jamais penser qu'on a trouvé quelque chose de définitif. Ferenczi restait « tout le temps à la fois élève et praticien ».
Il n'a jamais fondé d'école. « C'était un électron libre », disait-elle. Et cette question, presque rhétorique : « Comment faire une école quand on est en évolution permanente ? » Il ne demandait pas aux gens de se ranger à ses idées, mais de réfléchir avec lui. Balint avait suivi un chemin inspiré de Ferenczi, mais très personnel. Ferenczi lui-même avait écrit, dans une note tardive, que Balint avait « repris les choses là où il était tombé ».
L'empathie contre l'autorité
L'apport essentiel de Ferenczi ? Judith Dupont répondait sans hésiter : « L'importance de ce qui se passe chez l'analyste aussi bien que chez le patient. L'importance de la relation entre les deux. L'empathie. Pouvoir être avec. »
Ce que Ferenczi ne supportait pas, c'était la position de supériorité, l'attitude didactique de bien des analystes. Chez lui, l'analyse était un échange, une implication à égalité. Cette exigence rendait le métier « extraordinairement exigeant », voire « impossible » — mais de temps en temps, il y avait « des moments bénis ».
Et puis cette conviction qui lui avait valu tant d'hostilité : il faut croire ce que les gens disent. Pas forcément au premier degré, mais « il y a toujours quelque chose derrière ». Tout entendre, au moins essayer d'entendre ce qu'il y a dedans de réel. Le refus d'entendre le trauma — de la part de la mère d'abord, puis de l'analyste — constitue lui-même un « deuxième trauma ».
L'exigence de sincérité, disait Judith Dupont : « Il faut tout dire, mais il ne faut rien dire de faux. »
La psychanalyse existera malgré tout
Interrogée sur les attaques contemporaines contre la psychanalyse, Judith Dupont répondait avec une sérénité désarmante : « Je serais tentée de dire que ce n'est pas la peine de répondre aux attaques. La psychanalyse existe. On peut toujours l'attaquer, elle existera quand même. »
Elle évoquait cette « base de savoir et d'expérience qui fonctionne », tout en reconnaissant que la discipline évoluait — « parfois dans de bonnes directions, parfois dans de moins bonnes ».
Peu avant sa mort, elle avait fait don de l'ensemble des archives Ferenczi au Musée Freud de Londres. « J'ai trouvé que c'était un bon endroit », avait-elle dit simplement. Ainsi se refermait symboliquement la boucle d'une relation tumultueuse — Ferenczi retrouvant Freud, sous le signe non plus du conflit mais de la transmission.
Judith Dupont aura passé plus d'un demi-siècle à faire vivre une œuvre que d'autres avaient voulu enterrer. Sans elle, Ferenczi ne serait pas « devenu un classique », comme elle le constatait avec une satisfaction discrète. Il y a des associations Ferenczi, des séminaires Ferenczi partout dans le monde — mais pas d'école ferenczienne au sens où il existe une école lacanienne.
Ferenczi aurait sans doute aimé cela. Lui qui n'avait jamais voulu de disciples, seulement des interlocuteurs capables de penser par eux-mêmes.
Judith Dupont fut de ceux-là. La plus fidèle, peut-être, parce que la plus libre.
En hommage à Judith Dupont (1925-2025), traductrice et éditrice de l'œuvre de Sándor Ferenczi.
You can listen to the interview by Benoît Peeters on YouTube (automatic translation available) Our tribute is inspired mostly by its content.