L’infraliminaire technologique
Pour une archéologie des seuils
À l'occasion de la publication de notre article « La honte de Prométhée » dans la revue Projet consacrée au parallèle entre la menace des drones et celle de l'arme nucléaire, nous tentons de détailler dans une série de posts des concepts qui entourent cette réflexion.
Le seuil et ses deux versants
En 1956, dans le dernier essai de L'Obsolescence de l'homme, consacré à la bombe et à ce qu'il appelle notre « aveuglement face à l'apocalypse », Günther Anders récupère un terme de la psychophysique du XIXe siècle, das Überschwellige, pour nommer un phénomène dont il n'existait pas de catégorie philosophique : le supraliminaire1. Le geste n'est pas anodin. Anders ne forge pas un néologisme arbitraire, il retourne un concept de la théorie de la perception contre ses inventeurs pour en faire l'instrument d'un diagnostic sur la condition humaine à l'ère atomique. Qu'un philosophe formé à la phénoménologie et à Heidegger soit allé chercher ces outils dans les laboratoires de Weber et de Fechner, voilà qui est inédit et significatif.
Ce terme a, en effet, une structure qui comporte deux versants. Le seuil (Schwelle, en allemand ; limen, en latin, d'où l'adjectif « liminaire ») est par définition ce qui se laisse franchir dans les deux sens. Il y a un en deçà et un au-delà. La psychophysique avait nommé l'en deçà : das Unterschwellige, l'infraliminaire, ce qui est trop faible pour être perçu. Mais que se passe-t-il lorsque le trop-grand cède la place au trop-disséminé ? Lorsque la menace n'est plus celle d'un événement singulier et cataclysmique, mais celle d'une nappe continue de violence potentielle qui sature l'espace sans jamais se cristalliser en une forme assignable ? Cette question, qui est celle du drone, appelle un retour aux fondements du concept pour en éprouver la résistance.
La psychophysique du seuil : Weber, Fechner, la Schwelle
La notion de seuil perceptif n'est pas née dans la philosophie. Elle est le produit d'un programme de recherche qui visait, au milieu du XIXe siècle, à établir des lois quantitatives reliant l'intensité d'une stimulation physique à la sensation et la perception qu'elle produit. Ernst Heinrich Weber (1795-1878), anatomiste et physiologiste à Leipzig, formula en 1834 ce qui allait devenir la loi fondamentale de la psychophysique : pour chaque modalité sensorielle, il existe un rapport constant entre l'intensité d'un stimulus initial et la variation minimale qu'il faut lui faire subir pour qu'un sujet perçoive une différence. Ce rapport, le « seuil différentiel » (Unterschiedsschwelle), est la première formalisation rigoureuse de l'idée qu'il existe des limites mesurables de la perception humaine2.
Gustav Theodor Fechner (1801-1887) systématisa cette approche dans ses Elemente der Psychophysik (1860), en proposant une relation logarithmique entre l'intensité physique du stimulus et l'intensité de la sensation. La conséquence théorique est considérable : il existe, pour chaque sens, un « seuil absolu » (Reizschwelle) en deçà duquel aucune sensation n'est produite. Les excitations qui tombent au-dessous de ce seuil sont dites unterschwellig, infraliminaires ou subliminales. Elles agissent sur la sensorialité sans parvenir à la conscience.
Le traducteur d'Anders, Christophe David, a pris le soin de restituer cette généalogie dans une note de la traduction de Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ? (Allia, 2001), l'entretien de 1977 où Anders explique sa construction du terme. David y précise que l'équivalent français « supraliminaire », choisi par l'ensemble des traducteurs, est construit, comme le terme allemand, sur la notion de seuil : « Die Schwelle signifie le "seuil", comme le terme latin limen constituant l'étymologie du terme français "liminaire". Quant au préfixe "supra", il est sémantiquement un équivalent total au préfixe allemand über, désignant ce qui est "au-dessus" d'un repère »3. Il ne s'agit pas d'une coquetterie étymologique. L'enracinement du supraliminaire dans la psychophysique du seuil est revendiqué par Anders lui-même, qui considérait ce concept, avec le « décalage prométhéen », comme l'une de ses deux grandes « trouvailles » philosophiques4.
L'inversion d'Anders : le supraliminaire ou le trop-grand pour être conçu
Ce qu'Anders fait subir au concept de seuil est une opération de renversement d'une portée considérable. Comme nous l'avons indiqué, la psychophysique avait identifié un seuil inférieur : en deçà d'une certaine intensité, le stimulus ne produit pas de sensation consciente. Anders postule l'existence d'un seuil supérieur, symétrique, au-delà duquel l'esprit humain n'est plus capable de se représenter ce qu'il produit. La bombe atomique est le cas paradigmatique. Ce n'est pas que nous manquions d'informations sur ses effets, c'est que la magnitude même de la destruction excède nos capacités de représentation. Anders le formule dans un passage souvent cité de l'entretien de 1977 :
J'appelle "supraliminaires" les événements et les actions qui sont trop grands pour être encore conçus par l'homme : si c'était le cas, ils pourraient être perçus et mémorisés. Jusqu'à présent, on ne connaissait en psychologie que l'"infraliminaire". Weber et Fechner ont appelé "infraliminaires" les excitations qui sont trop petites pour que les hommes puissent encore les enregistrer. Aujourd'hui les "excitations" […] sont devenues trop grandes pour "accéder" encore à nous5.
Le « décalage prométhéen » (das prometheische Gefälle) désigne l'écart croissant entre notre capacité de produire et notre capacité de concevoir ce que nous produisons6. L'homme est devenu ce qu'Anders appelle un « utopiste inversé » : là où l'utopiste classique conçoit ce qu'il ne peut pas produire, nous produisons ce que nous ne pouvons pas concevoir7. La honte prométhéenne, cet affect singulier par lequel l'homme éprouve sa propre insuffisance devant ses productions, est la conséquence subjective de ce décalage. Frédérique Mengard, dans la seule étude entièrement consacrée à la notion, résume la thèse avec justesse : le supraliminaire « désigne le seuil au-delà duquel l'esprit humain est inapte à penser et à se représenter les effets induits et les actions générées par l'utilisation des produits de la technologie »8.
Renverser l'inversion du changement de seuil au changement de qualité
Or ces coordonnées technologiques ont changé. Le trop-grand pour être conçu a cédé la place au trop-disséminé pour être saisi. La bombe était un objet assignable : elle possédait et continue de posséder une localisation et une infrastructure identifiables. Le drone opère un renversement de cette figure. En mars 2025, une équipe de l'Université de Berkeley a publié la réalisation d'un robot volant de 9,4 mm d'envergure et de 21 mg de masse. En juin de la même année, la Chine a présenté un prototype de drone-espion imitant un moustique : deux centimètres, environ 0,2 gramme. À l'autre extrémité du spectre, le Skydweller, déjà mobilisé par l'US Navy et positionné auprès de l'OTAN, dépasse les 70 mètres d'envergure et peut rester en vol pendant un mois entier9. L'espace des tailles est ainsi saturé. Il n'y a plus de zone franche dans laquelle la menace ne pourrait pas se loger.
Ce que nous proposons d'appeler infraliminaire technologique n'est pas un retour au unterschwellig de Fechner. Chez l'inventeur de la psychophysique, ce qui échappe à la perception est trop faible. L'infraliminaire technologique ne désigne pas une faiblesse d'intensité, mais une dissémination de la menace dans le tissu de l'ordinaire, une essence visqueuse. Le drone n'est pas uniquement trop petit pour être vu, il est trop modulaire, trop convertible pour être appréhendé comme objet de régulation, de droit ou de politique, sa structure ontologique elle-même ne semble nommable par aucun système d'énoncé comme s'il s'agissait d'une épouvante assignée à un pur Réel. Si le supraliminaire d'Anders désignait un excès qui sidère l'imagination, l'infraliminaire technologique désigne une diffusion et une profusion qui échappent à notre prise. Elle déroute notre possibilité de préserver le bien commun par une ubiquité devenue structurante.
L'intrication du drone dans l'ordinaire
En 1990, Gilles Deleuze publie dans L'Autre journal un « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle » qui, à bien des égards, constitue rétrospectivement une des grilles d'intelligibilité les plus pertinentes du phénomène que nous abordons ici10. Deleuze y distingue trois régimes historiques de pouvoir. Les sociétés de souveraineté prélevaient et décidaient de la mort. Les sociétés disciplinaires, analysées par Foucault, organisaient des milieux d'enfermement : l'école, la caserne, l'usine, l'hôpital, la prison. Chaque milieu clos fonctionnait comme un « moule » imposant sa forme aux individus. Mais ces milieux d'enfermement sont en crise, et ce qui les remplace n'est plus de l'ordre du moule : c'est une « modulation », « comme un moulage auto-déformant qui changerait continûment, d'un instant à l'autre »11.
Le passage du moule à la modulation est exactement le passage de la bombe au drone. La bombe était un moule : elle imposait à l'espace stratégique une forme fixe. Le drone est une modulation : il s'adapte continûment, change de forme et de fonction, passe du civil au militaire, de la surveillance à la frappe, de l'individuel à l'essaim, sans qu'aucun seuil structurel ne marque de transition. Deleuze écrit que « les individus sont devenus des "dividuels", et les masses, des échantillons, des données, des marchés ou des "banques" »12. Il parle du capitalisme de surproduction et de la financiarisation, mais la description s'applique de manière troublante à l'écosystème des drones segmentés en sous-structures et « ubérisables ».
Ce n'est pas un hasard si Deleuze, dans ce même texte, associe à chaque type de société un type de machine : « les vieilles sociétés de souveraineté maniaient des machines simples, leviers, poulies, horloges ; les sociétés disciplinaires récentes avaient pour équipement des machines énergétiques […] ; les sociétés de contrôle opèrent par machines de troisième espèce, machines informatiques et ordinateurs »13. Le drone est la machine de la société de contrôle au sens le plus littéral : un dispositif informatique, connecté, reprogrammable, dont le « danger passif est le brouillage, et l'actif, le piratage et l'introduction de virus ». L'analogie ne nous paraît pas forcée. Ce que les pilotes de drones rapportent de leur expérience confirme cette logique de modulation permanente : l'appareil n'est jamais figé dans une configuration définitive, il est un support de variations continues.
Les soldats ukrainiens en font l'expérience quotidienne depuis plus de trois ans : surveiller le ciel en permanence, y compris pour les actes les plus ordinaires de l'existence. Se nourrir, dormir, satisfaire des besoins corporels, chacun de ces gestes est désormais accompli sous la surveillance possible d'un dispositif dont on ne sait jamais s'il est là ou non, s'il observe ou s'il frappe, s'il est civil ou militaire. Grégoire Chamayou avait décrit, pour le Waziristan, un « enfermement psychique » dont le périmètre n'est plus défini par des murs mais par « les cercles invisibles des miradors volants »14. Mais la situation qu'il décrivait relevait encore, au sens de Deleuze, d'un dispositif disciplinaire : la surveillance depuis un poste fixe, même aérien, qui découpe un espace et y assigne des corps. Ce que le drone à bas coût a introduit relève du contrôle au sens deleuzien : non plus une surveillance depuis un poste, mais la saturation de l'espace par un flux en variation continue. Le contrôle, écrit Deleuze, est « à court terme et à rotation rapide, mais aussi continu et illimité »15. C'est la temporalité exacte de l'essaim.
L'infraliminaire technologique, en ce sens, n'est pas seulement un concept de philosophie de la technique, ou une psychologie de la perception. C'est un concept de philosophie politique qui s'appuie sur une ontologie d'objets diffus et visqueux dans un régime qui n'est pas sans parenté avec les pistes proposées par Timothy Morton16. Il désigne le point où la menace, en se disséminant en deçà du seuil de l'appréhension juridique et politique, se disloque dans un inquiétant ordinaire. Ce nouvel infraliminaire combiné avec celui de la surveillance, des caméras, des filtres de nos identités numériques constitue une urgence pour la pensée politique car il menace nos appareillages psychiques et notre relation au monde tout autant que nos libertés.
Notes
- Günther Anders, L'Obsolescence de l'homme. Sur l'âme à l'époque de la deuxième révolution industrielle, trad. de l'allemand par Christophe David, Paris, Éditions Ivrea / Encyclopédie des Nuisances, 2002 (1956), p. 292. L'essai qui contient ce passage est « Sur la bombe et les racines de notre aveuglement face à l'apocalypse ». L'édition allemande (Die Antiquiertheit des Menschen, Bd. 1, Munich, C.H. Beck, 1956) situe le terme überschwellig à la page 110. ↩
- Sur la loi de Weber et la notion de seuil différentiel, voir la synthèse de Gustav Theodor Fechner, Elemente der Psychophysik, Leipzig, Breitkopf und Härtel, 1860. Pour une mise en contexte récente, voir Edwin G. Boring, A History of Experimental Psychology, New York, Appleton-Century-Crofts, 1950 (2e éd.), chap. 13-14. ↩
- La citation est celle de la note du traducteur dans : Günther Anders, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ?, trad. Christophe David, Paris, Éditions Allia, 2001, aux alentours des pages 71-74. On trouve cette note reproduite et commentée dans Frédérique Mengard, « La notion de "supraliminaire" chez Günther Anders », in Élaine Després et Hélène Machinal (dir.), PostHumains. Frontières, évolutions, hybridités, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Interférences », 2014, p. 119-136 (DOI 10.4000/books.pur.52513). ↩
- Anders, Et si je suis désespéré…, op. cit., p. 74. Le traducteur Christophe David confirme cette auto-désignation dans « Nous formons une équipe triste. Notes sur Günther Anders et Theodor W. Adorno », Tumultes, 2007/1, n° 28-29, p. 169-183 (DOI 10.3917/tumu.28.0169). Voir aussi David Munnich, « Rompre avec le messianisme », même volume, p. 155 sq., qui restitue la reprise par Anders de la théorie des seuils de Weber et Fechner et localise le passage dans L'Obsolescence de l'homme (p. 292 de l'éd. française). ↩
- Anders, Et si je suis désespéré…, op. cit., p. 71-72. ↩
- Le prometheische Gefälle est introduit dès l'introduction du tome 1 de L'Obsolescence de l'homme (p. 16 de l'éd. allemande). Sur la traduction et l'usage du concept, voir Christophe David, art. cit. ; Felipe Catalani, « L'innocence perdue des forces productives. Walter Benjamin, Günther Anders et les origines du "décalage prométhéen" », Cahiers philosophiques, 2022/3, n° 170, p. 53-69 (DOI 10.3917/caph1.170.0054). ↩
- « We might call ourselves "inverted Utopians": while ordinary Utopians are unable to actually produce what they are able to visualize, we are unable to visualize what we are actually producing. » Günther Anders, « Theses for the Atomic Age » (1960), The Massachusetts Review, vol. 3, printemps 1962, p. 493-505, p. 496. Formule reprise en exergue de l'éditorial du numéro spécial Thesis Eleven, vol. 153, n° 1, août 2019. ↩
- Mengard, art. cit., p. 119. Voir aussi Christopher John Müller, Prometheanism: Technology, Digital Culture and Human Obsolescence, London/New York, Rowman & Littlefield International, 2016, dont le chapitre final (« Invisible monsters: your smartphone is an atom bomb ») opère un déplacement significatif du paradigme de la bombe vers les dispositifs diffus. ↩
- Pour le robot volant de Berkeley (9,4 mm, 21 mg), voir Science Advances, mars 2025 (DOI 10.1126/sciadv.ads6858). Pour le drone-moustique chinois (~20 mm, 0,2 g), voir « China unveils tiny spy drone that looks like a mosquito », Euronews, 27 juin 2025. Pour le Skydweller, voir les communiqués de presse de 2025 relatifs à ses essais opérationnels avec l'US Navy et à son positionnement auprès de l'OTAN. ↩
- Gilles Deleuze, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », in Pourparlers, Paris, Les Éditions de Minuit, 1990, p. 240-247. Publié d'abord dans L'Autre journal, mai 1990. ↩
- Deleuze, art. cit., p. 242. ↩
- Deleuze, art. cit., p. 244. ↩
- Deleuze, art. cit., p. 244. ↩
- Grégoire Chamayou, Théorie du drone, Paris, La Fabrique, 2013. Voir les notes du chapitre sur la coprésence pragmatique, p. 335-346 de l'édition originale, où Chamayou développe une phénoménologie de la distance et des « seuils qualitatifs » de la coprésence. ↩
- Deleuze, art. cit., p. 246. ↩
- Timothy Morton, Hyperobjects. Philosophy and Ecology after the End of the World, Minneapolis, University of Minnesota Press, coll. « Posthumanities », 2013. Trad. fr. Laurent Bury, Hyperobjets. Philosophie et écologie après la fin du monde, Saint-Étienne, Cité du design / it: éditions, 2018 (ISBN 978-2-912808-76-9). La mention de la somme des matériaux nucléaires figure dès l'ouverture du livre ; la non-localité et la viscosité comptent parmi les cinq propriétés que Morton attribue aux hyperobjets. Faire usage de la pensée de Morton réclamerait un article en soi. ↩
Références principales
- Anders, Günther, L'Obsolescence de l'homme, t. 1, trad. Christophe David, Paris, Éditions Ivrea / Encyclopédie des Nuisances, 2002 (1956).
- Anders, Günther, Et si je suis désespéré, que voulez-vous que j'y fasse ?, trad. Christophe David, Paris, Éditions Allia, 2001 (1977).
- Chamayou, Grégoire, Théorie du drone, Paris, La Fabrique, 2013.
- David, Christophe, « Nous formons une équipe triste. Notes sur Günther Anders et Theodor W. Adorno », Tumultes, 2007/1, n° 28-29, p. 169-183.
- Deleuze, Gilles, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », in Pourparlers, Paris, Les Éditions de Minuit, 1990, p. 240-247.
- Fechner, Gustav Theodor, Elemente der Psychophysik, Leipzig, Breitkopf und Härtel, 1860.
- Mengard, Frédérique, « La notion de "supraliminaire" chez Günther Anders », in PostHumains, Rennes, PUR, 2014, p. 119-136 (DOI 10.4000/books.pur.52513).
- Müller, Christopher John, Prometheanism: Technology, Digital Culture and Human Obsolescence, London, Rowman & Littlefield, 2016.
- Munnich, David, « Rompre avec le messianisme », Tumultes, 2007/1, n° 28-29, p. 155 sq.